L'existence intense de Michèle Firk, critique de cinéma et combattante révolutionnaire
Dans son nouveau documentaire, Jean-Gabriel Périot dresse le portrait d'une figure méconnue de l'après-guerre.
Critique de cinéma et combattante révolutionnaire ? Les deux « carrières » – le mot est inadapté à la seconde, et c’est volontairement qu’ici on y recourt – menées de front, avec en ligne de mire « une vie d’engagement » et de cinéma qui n’iraient pas « l’une sans l’autre », et pour conviction le caractère insécable des soucis politiques et esthétiques ?
En regard de praticiens d’une critique contemporaine pour certains assez informés pour se savoir les sujets, les acteurs à la rigueur, de structures socio-économiques violentes, et se réclamer, a minima, d’une « sensibilité de gauche », autant dire de pas grand-chose, et par ailleurs trop lâches, atomisés, en un mot dépolitisés, pour en tirer les conclusions qui s’imposent dans leurs pratiques professionnelles et leur approche du cinéma voilà qui a tout de l’étonnant attelage.
« Combattante révolutionnaire » : c’est ainsi en effet que, dans une lettre adressée à ses camarades français, et découverte après sa mort, se revendiquait Michèle Firk. Enfant juive dans la France de l’Occupation, Firk, très tôt, s’interroge : pourquoi, hormis Nuit et brouillard d’Alain Resnais (dans les camps, « le sang a caillé, les bouches se sont tues, les blocks ne sont plus visités que par une caméra » : un passage que cite le film de Périot), le cinéma français d’après-guerre ne s’empare-t-il pas de ce sujet ? De ce que, vaincus en tant que français, les Juifs français auront été aussi, en tant que juifs, victimes des vaincus ? De ce questionnement puisant dans sa biographie, Firk tirera, comme un certain nombre de ses contemporains, une conviction à la fois antifasciste et anticolonialiste.
Comme souvent, Périot (Une jeunesse allemande, Retour à Reims [fragments])… entre autres entrées, aux formats variés, d’une filmographie d’ores et déjà conséquente) se livre ici, pour évoquer le parcours de Michèle Firk, à un impressionnant travail de montage, empruntant notamment à des films de fiction et à des images d’actualités des époques traversées, qu’il mêle à des archives personnelles de sa protagoniste, photographiques pour l’essentiel, pour illustrer ou décaler les deux voix off qui alternent et se répondent. À Nadia Tereszkiewicz, revient de prendre en charge les mots de Firk elle-même, tirés de ses textes et journaux ; à Alice Diop, échoit le texte, à la deuxième personne du singulier cette fois, que lui adresse aujourd’hui Périot.
Les extraits, parfois, en effet, font plus qu’illustrer les propos ; ce que formule l’autrice et militante sur l’époque, la vision post-coloniale donnée par un certain cinéma hexagonal de l’Afrique notamment, les fictions convoquées en livrent l’impensé. Ailleurs, ils semblent en revanche coller aux images plutôt qu’établir avec elles une tension critique, ce en quoi Une vie manifeste se révèle être le plus classique, le plus didactique aussi, des films de l’auteur.
La faute à une approche chronologique qui, sans doute, s’imposait, pour éviter de perdre de vue les différentes facettes de Michèle Firk – la critique, plus globalement la cinéphilie, et le militantisme donc, mais aussi une envie de faire des films qui, pour l’essentiel, ne se concrétiserait pas.
La chronologie, donc – en quelques étapes-clés. En 1956, Firk intègre l’IDHEC, l’ancêtre de la Fémis, section montage et script. Au plus fort de la Guerre d’Algérie, elle adhère au PCF, lequel se refuse – ce qu’elle déplore – à un soutien direct au FLN. Renvoyée de l’IDHEC en raison de son militantisme, elle part étudier à Madrid. Clairvoyante, elle fustige par ailleurs l’erreur alors commune d’un cinéma français vieillissant dans sa représentation de la jeunesse et son ignorance du monde ouvrier, mais n’en pointera pas moins qu’avec la Nouvelle vague, se substituera, au « cinéma de papa », le « cinéma des fils à papa ».
Elle écrit, outre dans Positif, dans Les Lettres françaises, L’Humanité Dimanche, Jeune Afrique. Défend le documentaire, l’animation, le court métrage, et le cinéma de Resnais donc, dont elle retient la leçon : l’irradiée d’Hiroshima et la tondue de Nevers (Hiroshima, mon amour) ont cause commune : en acquérant une conscience sociale, on apprend à placer son drame personnel dans le monde, et non hors lui.
Au tournant des années 1960, elle devient militante active du FLN. Plus tard, partie à Cuba, entre les récoltes du café et de la canne à sucre auxquelles elle participe, elle rencontre Ernesto Guevara et demande à rejoindre des guérilleros en Amérique Latine. Ce temps viendra : tout en s’intéressant au Vietnam – ce qu’on appelle alors le tiers-monde – bruisse de revendications post-coloniales, anti-impérialistes et anticapitalistes, dont Firk saisit pleinement, au-delà des singularités des contextes locaux, toute la cohérence, elle partira au Guatemala lutter auprès des FAR.
Firk alors ne « bascule » pas dans l’activisme, ainsi qu’on l’entend souvent dire – ce qui supposerait une rupture, une sortie de route, un scandaleux pas de côté d’avec la légalité. D’une part, ses convictions se nourrissent, et se renforcent, au gré des événements ; d’autre part, elle n’en poursuit pas moins, dans un premier temps du moins, son travail dans et auprès du cinéma.
La tendresse, l’admiration peut-être, que lui témoigneront, en évoquant le film de Périot, tels critiques contemporains pour qui le cinéma n’est souvent qu’une façon de tenir le réel à distance, l’auteur de ces lignes compris, pourrait être fonction de son éloignement dans le temps – de ce que les engagements relatés sont en quelque sorte prescrits, et nimbés pourquoi pas d’une aura romantique.
Qu’un·e homologue conduise aujourd’hui, sur d’autres fronts aussi légitimes – ajoutez ici la mention de votre choix… –, de semblables actions, et sans doute, en revanche, lui tourneront-ils le dos, fustigeant la radicalité de son engagement, ou en appelant au sacro-saint principe de non-violence. La trajectoire de Firk ne serait alors pour nous lisible, ou acceptable, que parce qu’elle est passée.
Impliquée dans la mort de l’ambassadeur états-unien au Guatemala – projet d’enlèvement ayant mal tourné, planifié dans l’espoir de négocier la libération de Camilo Sánchez, son compagnon, commandant des FAR, arrêté quelque temps plus tôt par les forces gouvernementales –, elle se suicidera, à l’âge de 31 ans, pour ne pas être interpellée.
Pas le plus singulier des films du cinéaste, Une vie manifeste n’en figure pas moins un modèle d’introduction à une figure méconnue, à la pensée et à l’écriture d’une clarté admirable. Et une invitation à repenser les nôtres.
Thomas Fouet
Les Fiches cinéma
14 mai 2026
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